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À l’initiative du gouvernement togolais, Kossi Hemadzro Assou a, lors d’un café littéraire à Lomé le 31 octobre dernier, introduit un large public aux mystères du Fa. Cet événement s’est tenu autour de son ouvrage intitulé Afan, une interface complexe entre le principe et ses manifestations. Dans une interview exclusive accordée à Global Actu, cet auteur togolais révèle le contenu de ce livre, considéré comme l’une des études les plus approfondies sur le Fa. Prêtre vodun, artiste plasticien et enseignant retraité de l’EAMAU, Assou explore dans son œuvre les dimensions géomantique, mathématique, didactique et pédagogique du Fa, des aspects essentiels pour les philosophes, architectes, botanistes, mathématiciens, juristes, économistes, sociologues et autres professionnels. Il souligne que cette connaissance, là où elle est appliquée, constitue une base solide pour bâtir un avenir radieux.
Pour lui, l’utilisation du Fa comme interface de réflexion et d’analyse est un passage obligé pour le développement de nos communautés.
Bonjour, Professeur. Pouvez-vous vous présenter, s’il vous plaît ?
Kossi Hemadzro Assou : C’est un exercice assez délicat. Je m’appelle Kossi Hemadzro Assou. Permettez-moi de décortiquer un peu mon nom de famille, Hemadzro, car il a une signification profonde. Par mon père, je suis Watchi, et le nom s’écrit Hemadzo. Par ma mère, qui est Guin, il s’écrit Hemazro. Quand il a été question de choisir des noms authentiques, on a tardé. Un jour, des directeurs sont entrés dans notre classe et nous ont demandé de donner nos noms sur-le-champ. Étant appelé Kossi, j’ai fusionné Hemadzo et Hemazro pour créer mon prénom.
Je suis artiste plasticien et designer de formation, et mon art touche à plusieurs disciplines : peinture, mosaïque, art mural, sculpture et décoration. Je suis également designer de mobilier, et je conçois des objets, souvent inspirés de nos traditions. Par exemple, j’ai exploré une thématique intitulée « S’asseoir et manger en Afrique », qui m’a permis de revisiter nos tabourets et nos manières traditionnelles de s’asseoir au sol et de partager les repas. Ces créations s’inspirent de mon désir profond de restaurer et valoriser les connaissances ancestrales africaines, des savoirs justes et pertinents qui peuvent encore nous être utiles.
Les chocs culturels que nous avons subis ont parfois engendré un certain mépris de nos propres savoirs et savoir-faire. Dans mes œuvres, que ce soit en peinture ou en sculpture, je mets en avant cette sensibilité et une spiritualité qui transparaît naturellement dans mon art, car l’art est, avant tout, une expression de soi.
Depuis mon retour définitif au Togo en 1988, j’ai créé un espace nommé Artistik, où j’ai pu exprimer mon côté altruiste. J’y ai mis en place des espaces de création, d’apprentissage et de perfectionnement pour que les artistes plasticiens et artisans puissent y trouver leur place. J’ai également fondé un festival, la Biennale d’art contemporain Ewole. En baoulé, « Ewole » signifie « nous sommes là et nous existons » — un cri affirmant que les hommes de la culture sont présents et que celle-ci est indispensable au développement.
En alternance avec Ewole, nous organisions les années impaires Afro Design, un événement célébrant l’architecture, l’art appliqué, et surtout le design mobilier. Ces initiatives ont perduré jusqu’en 2010. J’ai dû arrêter faute de subventions ; après chaque édition, je devais couvrir moi-même des déficits financiers importants. J’espérais que le gouvernement togolais prendrait en charge ces projets lors de la troisième ou quatrième édition, mais cela n’a pas eu lieu. Je ne perds toutefois pas espoir.
Je suis né en Côte d’Ivoire, j’ai grandi en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) et je suis retourné au Togo à l’adolescence, où j’ai redécouvert la culture togolaise. J’ai observé de nombreuses similitudes entre les cultures de Côte d’Ivoire, du Mali, du Bénin, du Burkina Faso et du Ghana. Ces cultures partagent des valeurs profondes et méritent d’être mises en lumière.
Aujourd’hui, je vis à Djassémé. J’ai enseigné pendant un temps à l’École Africaine des Métiers de l’Architecture et de l’Urbanisme (EAMAU), soutenue par 14 États, dont les pays de la CEMAC et de l’UEMOA. J’y dispensais des cours sur les arts plastiques et le design. Depuis un an et demi, je suis à la retraite et je me consacre davantage à l’écriture, un domaine que j’avais déjà commencé à explorer par le biais de publications et de préfaces. Je travaille désormais sur divers manuscrits traitant de l’art, de l’urbanisme et de la spiritualité. Je suis prêtre dans la spiritualité africaine Vodun (Hounon), je suis marié et père de famille.
La semaine dernière, lors d’un café littéraire, vous avez présenté un ouvrage intitulé Afan une interface complexe entre le principe et ses manifestations. En résumé, quel est le contenu de cet ouvrage ?
Kossi Hemadzro Assou : Afan explore un système cosmique qui relie le monde invisible au monde manifesté, englobant les humains, les animaux, les plantes, les minéraux et tout ce qui existe. Grâce à son intelligence, l’humain interroge l’existence, et Afan est cet outil qui lui permet de comprendre le passé, d’anticiper le futur, et d’approfondir sa connaissance du présent, souvent insaisissable. C’est un dispositif permettant de créer une carte existentielle, une navigation pour éviter des obstacles dans la vie. C’est pour cela que j’ai choisi ce titre : Afan une interface complexe entre le principe et ses manifestations, le principe étant Dieu, que l’on peut appeler Mawu, Esso, Nyamiè, ou d’autres noms selon les cultures.
‘Cela nous fait ignorer l’essentiel de nos savoirs ancestraux, comme quelqu’un qui se plaint d’avoir soif tout en étant immergé dans l’eau’
J’ai voulu présenter Afan non seulement comme un système géomantique, mais aussi dans ses multiples dimensions : géométrique, arithmétique, fractale, probabiliste et infinie. Les traditions africaines appellent ce système Fa (au Togo et au Bénin) ou Ifa (au Nigéria). Cependant, le regard souvent méprisant envers nos savoirs ancestraux, en partie dû à des influences religieuses externes, nous prive de sa richesse. Bien que des ouvrages aient traité de la géomancie du Fa, j’aborde dans mon livre des aspects peu explorés, notamment la dimension mathématique de ce système dans un sens large.
Pourquoi avoir choisi d’écrire cet ouvrage ?
Kossi Hemadzro Assou : Dans le sud du Togo, Afan (appelé Fa au Bénin et Ifa au Nigéria) est souvent méconnu ou méprisé, un effet regrettable de notre rencontre avec des religions dites révélées. Cela nous fait ignorer l’essentiel de nos savoirs ancestraux, comme quelqu’un qui se plaint d’avoir soif tout en étant immergé dans l’eau.
Dans le premier chapitre de l’ouvrage, j’aborde la dimension géomantique du Fa — qui a déjà été souvent documentée — et le contexte Vodun dans lequel je l’ai découvert. Mais je vais plus loin en explorant la dimension mathématique du Fa, au sens large : géométrie, arithmétique, analyse, probabilités, fractales, et même une dimension infinie. Chacune de ces dimensions a des ramifications spécifiques, ce qui révèle toute la richesse de cette interface.
Pour expliquer cela, je compare le Fa à un système binaire. Lorsqu’on consulte le Fa à l’aide de l’outil Kpèlè, on jette huit demi-noix, qui peuvent se fermer (0) ou s’ouvrir (1) — exactement comme des bits informatiques. Ce processus génère huit bits, un octet, qui forme les 256 signes du Fa. Chaque signe peut être converti en valeurs binaires, puis en valeurs décimales. En associant ces valeurs à des couleurs et des formes, j’ai découvert des correspondances graphiques qui rappellent des constellations.
Ainsi, chaque signe du Fa devient un messager, un guide pour l’existence. À partir de ces constellations et de ce que j’appelle des arachnogrammes — des représentations graphiques des signes —, j’ai même conçu des médailles qui incarnent ces savoirs sous une forme tangible et esthétique.
‘On peut approfondir ses connaissances avec le Fa, tout autant qu’avec Kant, Nietzsche ou Hegel’
Qu’enseigne cet ouvrage sur le Fa ?
Dans les derniers chapitres, je parle de la genèse de l’humanité. Au début, j’évoque le Fa comme un système didactique et pédagogique : les Agbleta, les proverbes, et les Gbesa enrichissent la philosophie, la sociologie et d’autres disciplines. On peut approfondir ses connaissances avec le Fa, tout autant qu’avec Kant, Nietzsche ou Hegel. Le Fa n’a rien à envier à la mythologie grecque ou aux récits fantastiques d’Hollywood. Plutôt que de produire des histoires superficielles, Nollywood pourrait puiser dans le Fa pour offrir des contenus riches et instructifs, intéressants pour les psychologues comme pour les botanistes. En effet, chaque signe du Fa est associé à 16 plantes principales ; avec ses 256 signes, il fournit ainsi 4096 plantes utiles à la pharmacopée. Dans certaines communautés camerounaises, par exemple, le placenta d’un nouveau-né est enterré avec une plante qui appartient à l’enfant. En cas de maladie, quelques feuilles de cette plante rétablissent naturellement son équilibre. Si la nature nous a offert cela, il est essentiel d’y revenir.
Votre ouvrage exprime un devoir de mémoire…
Je ressens la responsabilité de laisser une trace pour explorer ces dimensions, concevant ce livre comme une esquisse architecturale à laquelle divers acteurs — électriciens, plombiers, maçons, peintres, décorateurs — viendront apporter leur contribution. Cette interface demande des recherches collectives pour proposer des œuvres qui soutiennent notre développement et notre existence. Ce travail dépasse la géomancie et touche toutes les disciplines, soulignant l’importance pour l’Afrique de renouer avec ses savoirs culturels pour un développement harmonieux.
‘Le Fa n’a rien à envier à la mythologie grecque ou aux récits fantastiques d’Hollywood’
Pour vous, pourquoi l’Afrique doit-elle reconsidérer ses valeurs culturelles ?
Il est souvent difficile d’expliquer l’évidence. Adopter une autre culture, c’est comme appeler la mère de quelqu’un d’autre « maman » : bien que ce soit respectueux, elle n’est pas notre mère biologique. Avant de s’occuper de l’extérieur, il est naturel de prendre soin de sa propre maison et de ses enfants. Dieu, dans sa toute-puissance, nous a créés par des processus généalogiques : lorsque le spermatozoïde rencontre l’ovule, il leur faut quatre jours pour atteindre l’utérus, puis 252 jours — soit 9 mois lunaires — pour former un être humain. En totalisant ces jours, on obtient 256, tout comme le nombre de signes du Fa. L’homme est binaire, une autre raison de rendre honneur à ses parents, par qui nous sommes venus au monde. Avant de prier Dieu, il convient d’honorer nos parents, car ce respect est au cœur de nos valeurs ancestrales.
Pourquoi l’Africain ne parvient-il pas à tirer parti de ses richesses culturelles ?
C’est simple : la rencontre avec l’Occident nous a profondément perturbés. Nous avons été violement heurtés.
Les autres pays, comme la Chine, ont aussi connu cela.
Certes, la Chine a aussi été confrontée à cette situation, mais elle a résisté. Nous, en revanche, n’avons pas eu cette résistance. La Chine a tiré des leçons de son expérience, alors que nous avons été submergés par une violence extrême. Imaginez : des colonisateurs débarquent, attachent un père de famille à un poteau, et exigent qu’il se convertisse. En cas de refus, ils ouvrent le ventre d’une de ses femmes enceintes, coupent la main d’un enfant, et décapitent un autre. Dans ce contexte, n’importe qui cèderait, adoptant la nouvelle religion pour survivre. Avec le temps, la peur des représailles pousse les générations suivantes à intégrer cette religion dans leur quotidien.
Expliquez cela à l’école, ainsi que la fête de l’igname ou le binaire du Fa, et les enfants seront ancrés dans leur culture
Pourtant, beaucoup disent aujourd’hui que c’est un choix libre…
C’est ce qu’on entend souvent. Il y a le syndrome de Stockholm et il ne faut pas sous-estimer l’influence des réseaux sociaux et de l’industrie hollywoodienne, qui sont de puissantes armes idéologiques.
Avec le Fa, peut-on alors construire un monde qui n’a rien à envier à celui d’aujourd’hui ?
Absolument ! Jacques Attali, ancien conseiller de François Mitterrand, a mentionné que le code binaire africain, transmis par des moines en Espagne puis en Hollande, a inspiré l’arithmétique de Boole, sur laquelle repose aujourd’hui l’informatique moderne. Cette arithmétique est à la base des ordinateurs et de l’intelligence artificielle.
Quelles actions faut-il entreprendre ?
Cela exige des décisions gouvernementales. Dans un pays laïc, il faut encourager l’enseignement du Fa et démystifier nos traditions. Qui a vraiment expliqué nos coutumes ? Les rites initiatiques, comme les Evala à 21 ans, s’appuient sur des cycles de sept ans pour structurer l’éducation. C’est pareil chez les Bambaras. Jusqu’à 42 ans, un initié met en pratique ses savoirs, et de 42 à 63 ans, il enseigne la jeunesse. Ensuite, il rejoint les sages. Expliquez cela à l’école, ainsi que la fête de l’igname ou le binaire du Fa, et les enfants seront ancrés dans leur culture. En France, par exemple, les enfants vont au musée dès la maternelle, développant une sensibilité artistique qui influencera leurs décisions futures. Le Bénin s’en inspire : dès cette rentrée 2024-2025, il enseignera l’histoire du Vodun dans les lycées. Après cela, chacun peut aller à l’église s’il le souhaite, sans renier sa culture ni chercher à se transformer pour ressembler à l’Occident. On est soi-même d’abord, et l’on tire des éléments constructifs des autres cultures si cela peut enrichir la nôtre.
‘Dans un pays laïc, il faut encourager l’enseignement du Fa et démystifier nos traditions’
Les gouvernements ont donc un rôle crucial…
Oui, il revient aux gouvernants de prendre des mesures pour avancer. Au Brésil, face à l’attaque des églises, ils ont créé un ministère pour sauvegarder les rites et traditions. Ils savent que leur patrimoine peut disparaître.
Un mot de fin ?
J’espère que les journalistes relayeront ce cri d’espoir adressé à l’humanité entière. Que nos efforts soient entendus.
Interview réalisée par Kofi Telli
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