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La majorité des Africains ont aujourd’hui la conviction que ce sont les institutions et les valeurs occidentales ou orientales qui sortiront l’Afrique de ses problèmes multiséculaires. Que ce soit dans les discours des élites ou lors des ateliers organisés à coup de millions, cela transparaît clairement et tout indique que c’est la démocratie, les droits de l’homme etc qui rendront nos pays propres et viables. En tout cas, on ne se cache plus pour l’affirmer. Une conviction qui, confrontée à la réalité des choses, laisse entrevoir un cuisant échec fondé sur un criard manque d’effort dans la réflexion intellectuelle.
Le développement qui va suivre est issue d’une minutieuse analyse faite par l’historien et chercheur Amadou Ba, dans son ouvrage intitulé « L’Afrique des Grands Empires du 7è au 17è siècle : 1000 ans de prospérité économique, d’unité politique, de cohésion sociale et de rayonnement culturel« . Deux questions sérieuses jaillissent à la suite de la lecture de ce titre : « si l’Afrique a connu une prospérité politique, économique, sociale et culturelle au Moyen-Âge, comment en est-on arrivé quelques centaines d’années plus tard à penser que c’est le suivisme des concepts étrangers qui peut nous sauver ? » et « Pourquoi, à l’école comme à l’université en Afrique, le sujet sur ces empires est abordé de façon superficielle, comme s’il ne s’agit presque de rien mais, on remonte jusque dans l’antiquité pour donner de longs cours sur la Grèce et ses philosophes ? ».
La réponse à ces questions essentielles n’est pas aussi simple. Mais, il convient, tout en se référant à ce livre sorti en 2020, d’y répondre, de décliner par la suite en quoi consiste cette prospérité africaine tout en précisant où en étaient les autres peuples, puis de terminer avec des pistes sur lesquelles l’Afrique doit se remettre pour retrouver ses lettres de noblesse, loin du suivisme qui la tue à petit feu.
L’Afrique actuelle souffre d’une déshumanisation qui n’interpelle presque pas
Tout comme cet ouvrage d’Amadou Ba, ils sont nombreux les écrits des Africains et autres auteurs qui racontent autrement l’histoire de l’Afrique mais qui ne se retrouvent pas dans le système éducatif. L’exemple le plus palpable est celui de la dizaine de tomes de l’Histoire générale de l’Afrique rédigés sous les auspices de l’UNESCO mais qui, bizarrement, ne sont pas connus du monde éducatif. Les pays africains produisent-ils eux-mêmes les programmes éducatifs enseignés aux élèves et aux étudiants ?
Ce sont des enseignements qui dénigrent l’Afrique ou qui l’ignorent complètement qu’on sert dans les écoles, et les apprenants africains les boivent jusqu’à la lie. Il en ressort que l’Afrique est perçue chez elle-même et dans le reste du monde comme le seul continent qui n’a apporté aucune contribution à la construction et à l’avancement de l’Humanité. Le plus grave, c’est que la grande majorité des intellectuels africains épousent cette idée. Ne connaissent-ils pas la vraie histoire de leur terre ? Une autre grande question. Dans son costume de chercheur, Amadou Ba apporte un cinglant démenti à ce mensonge humiliant qui tord le cou à l’histoire africaine et du monde, en se basant sur la prospérité médiévale du monde africain, au moment où les Européens et le reste du monde tiraient le diable par la queue.
L’Afrique médiévale, un exemple enviable
Dans ce livre sur les « Grands Empires africains du 7e au 17e siècle », l’historien Amadou Ba s’est employé à montrer, avec des sources orales, écrites et archéologiques disponibles et accessibles à qui s’en donne la peine, qu’il y a eu de la prospérité en Afrique. Les empires médiévaux du Ghana, Mali, Songhay, Bénin, Kanem-Bornou, Kongo et Monomotapa, par leur forme d’organisation, leurs étendues, les valeurs qu’ils incarnaient, leur richesse et opulence légendaires, étaient à un niveau supérieur de ‘développement’, comparativement à l’Europe et selon ses propres indicateurs dans le domaine. Ce rayonnement de l’Afrique a couvert tous les plans, notamment politique et militaire. Ces vastes terres peuplées par de différents peuples et dirigés par des hommes et des femmes, qu’étaient les empires, avaient toujours utilisé une seule monnaie. Leur propre monnaie. Ils n’avaient jamais eu besoin d’une tierce personne pour les en doter.
Lorsque l’Afrique rayonnait, la fameuse démocratie n’existait nulle part. Encore moins les droits de l’homme. On ne recourait pas aux institutions et aux valeurs étrangères pour mieux vivre. Au contraire, les empires africains ont mis en place des institutions solides et durables dont certaines existent encore. On les voit à travers des procédures de négociation qui fonctionnent et qui, souvent, résolvent des problèmes très compliqués que les États et les institutions héritées du colonisateur ne peuvent pas résoudre.
Sur le plan académique et scientifique, l’empire du Mali s’est imposé comme le grand temple du savoir du Moyen-âge africain, notamment à travers ses villes que sont Djenné, Gao, et surtout Tombouctou. C’est en Afrique que les autres venaient s’enquérir du savoir.
Lorsque la Charte Mandé a été prononcée publiquement en 1235 et la femme était célébrée, l’Europe était un continent qui vivait des périodes économiques difficiles accentuées par des maladies, des guerres, des disettes et famines ; leurs paysans étaient miséreux, les femmes brûlées pour sorcellerie. Dans les écrits et dans l’histoire officielle de l’Europe, note Amadou Ba, son Moyen-âge correspond à une ère pernicieuse et une période obscure. Les déclarations des droits de l’Homme des nations européennes ou occidentales – comme celle de 1789 en France – sont toutes très récentes comparées à la Charte Mandé. « À travers la Charte Mandé, on voit bien que d’un côté l’Afrique médiévale n’a rien à envier aux autres puissances de ce monde, mais de l’autre côté que ce contient a énormément reculé du fait qu’il a abandonné ses réalités politiques, sociales et économiques pour singer celles des anciens dominateurs, colonisateurs, impérialistes et néocolonialistes », regrette l’auteur.
L’empire du Ghana (pays de l’or et acteur clé du commerce transsaharien) qui a régné sur un gigantesque territoire, a connu un rayonnement entre le 7è et le 11è siècle à travers la maîtrise de l’or et du fer pour fabriquer des outils et des armes. Dix (10) siècles après, c’est à peine que les ingénieurs africains savent comment sortir le fer de terre. En l’absence de toute technologie, même celle de leurs ancêtres médiévaux qu’ils ont appris à désigner sous le vocable de rudimentaire, les Africains contemporains préfèrent céder les terres ferralitiques aux étrangers qui, 10 siècles auparavant, étaient inspirés par la prospérité de l’empire africain. L’organisation politique du Ghana était chapeautée par l’empereur, qui se faisait accompagné de 12 patriarches conseillers choisis sur la base de leurs connaissances et de leur personnalité. Il y avait aussi 18 chefs de guerre qu’on appelait Nana, chargés de l’organisation de l’armée et la supervision des opérations sur le terrain, note M. Ba. Ensuite il y avait les gouverneurs militaires (Fado) responsables des provinces. Ils étaient au nombre de 12, chiffre qui correspondait au nombre des provinces de l’empire, ajoute-t-il. Des informations qui prouvent à suffisance que l’empire du Ghana (tout comme les autres d’ailleurs) avait une décentralisation qu’elle a assise, en se fondant sur les réalités de son peuple.
L’empire du Mali a connu un riche passé politique, économique, culturel et intellectuel entre le 13è et le 14è siècle, puis était considéré comme l’Etat le plus riche au monde. On n’en dit mot à l’école africaine.
Une prise de conscience s’impose
À travers ce livre, on découvre que les populations qui ont vécu sur le sol africain entre le 7e et 17e siècle n’ont pas toujours expérimenté les mêmes défis et réalités que nous connaissons aujourd’hui. Ce n’est pas cette Afrique « mortifère », non respectée dans le monde et incapable de tracer sa propre route. Comprendre cela aiderait les jeunes générations africaines à une prise de conscience historique large et profonde pour mieux se préparer à affronter l’avenir. Ce n’est qu’en s’enracinant profondément dans le passé qu’on peut s’élancer profondément dans l’avenir.
« Il est primordial de rappeler constamment cette histoire et de l’enseigner dans un continent dont on dit être le berceau de l’Humanité, mais où les jeunes ne croient plus en eux, ne croient pas du tout en leur continent, en son passé, ne sont plus fiers de leurs pays, où les populations sont le plus souvent dirigées par des présidents tyrans, dictateurs, autocrates, despotes le plus souvent, imposés par des élites corrompues des puissances étrangères et des multinationales dans le but de tirer le maximum de profits des ressources naturelles et humaines du continent », indique l’auteur.
C’est aussi une déclaration aux dirigeants, aux leaders d’opinion et d’influence, en les exhortant à la création de grands espaces politiques et économiques en Afrique. Il est plus que temps de retourner à ces vastes espaces, ces larges entités politiques pour arriver à la fondation d’un État fédéral puissant sur les plans économique, politique et social. Sans cela, l’Afrique restera toujours dernière.
« Tant que l’Afrique ne puise pas ses forces et ses énergies dans son passé, y compris son passé le plus lointain, pour les mettre au service de son développement et du bien-être de ses populations, elle restera toujours la brebis galeuse de ce monde, l’endroit de tous les maux », conclut Amadou Ba.
Ecrit par Kofi TELLI
Ceci est le 2è numéro de la rubrique mensuelle ‘Ce que l’école ne nous apprend pas’
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