- Advertisement -
- Advertisement -
- Advertisement -
- Advertisement -
Au Togo, être connectée ne signifie pas forcément être économiquement autonome. Les femmes utilisent aujourd’hui le téléphone, Internet, WhatsApp, Facebook, TikTok ou encore Instagram pour communiquer, s’informer, vendre ou promouvoir leurs activités. Mais entre la simple présence sur les plateformes et la capacité à en tirer durablement des revenus, le fossé reste important.
L’image d’une femme passant des heures à faire défiler des vidéos sur TikTok ou Facebook sans tirer de bénéfice économique de cette présence est tentante. Pourtant, d’après Emmanuel Elolo Agbenonwossi, chercheur et consultant international en gouvernance numérique et droits numériques, les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que les femmes sont davantage présentes ou passent plus de temps que les hommes sur les réseaux sociaux. Le véritable constat est ailleurs : il existe une dissociation entre visibilité numérique, intensité d’usage et conversion économique.
C’est l’une des principales conclusions avancées par Emmanuel Elolo Agbenonwossi, chercheur et consultant international en gouvernance numérique et droits numériques, consultant principal de l’étude de la Media foundation for West Africa (MFWA) sur les femmes et Internet au Togo.
Être connecté ne suffit pas
Les femmes représentent 51,3 % de la population togolaise, soit 4 150 988 femmes sur une population de 8 095 498 habitants recensée en 2022. Pourtant, à la fin de 2025, elles ne représentaient que 31,1 % des identités observées par les interfaces publicitaires des plateformes, selon les données de DataReportal citées par l’expert.
Cette différence de 20,2% ne signifie toutefois pas que les femmes sont absentes du numérique. Elle traduit plutôt les limites des données disponibles et la manière dont les plateformes rendent certains usages visibles.
« Une part substantielle des pratiques productives féminines relève d’une économie numérique informelle et conversationnelle », explique Emmanuel Elolo Agbenonwossi. Les statuts WhatsApp peuvent ainsi servir de vitrines commerciales, les messageries privées de canaux de commande et le téléphone d’outil de coordination. Le paiement, lui, peut être effectué par mobile money.
Une femme peut donc vendre des vêtements, proposer des produits cosmétiques, faire connaître ses plats, prendre des commandes ou organiser une livraison grâce à son téléphone, sans pour autant apparaître dans les statistiques classiques du commerce électronique.
Du scroll à la vente, il y a encore un chemin
C’est là que se situe le véritable enjeu. L’accès à Internet constitue seulement le premier niveau. L’expert distingue quatre étapes : l’accès, l’usage, la participation et l’autonomie économique.
Avoir la possibilité de se connecter correspond à l’accès. Utiliser effectivement un service relève de l’usage. La participation suppose ensuite de pouvoir produire, interagir, commercialiser ou organiser une activité. L’autonomie économique, elle, va plus loin en impliquant notamment de contrôler son équipement, son budget de connexion, ses données, ses moyens de paiement et les revenus générés.
« Le passage d’un niveau au suivant n’est ni automatique ni linéaire », souligne le chercheur. Autrement dit, une femme peut être très présente sur WhatsApp, Facebook ou TikTok sans disposer pour autant des compétences, des ressources ou du contrôle nécessaires pour transformer cette présence en activité rentable.
Un compte sur un réseau social n’est donc pas nécessairement synonyme d’opportunité économique.
Une économie féminine déjà numérique, mais difficile à mesurer
Dans la pratique, les usages économiques existent bel et bien. Prospection de clients, publication de produits dans les statuts WhatsApp, réception de commandes, échanges avec les fournisseurs, organisation des livraisons, paiement mobile, promotion d’une activité : le numérique s’est progressivement intégré au fonctionnement de nombreuses petites activités féminines.
Cette réalité est particulièrement visible dans le petit commerce, la restauration, la mode, la beauté, l’artisanat, les services et certaines activités agricoles.
Mais cette économie reste largement informelle et hybride.
Une cliente peut découvrir un produit sur Facebook, contacter la vendeuse sur WhatsApp, négocier par téléphone, payer par mobile money et recevoir son produit en main propre. Pour les statistiques, il devient alors difficile de retracer l’ensemble du parcours et d’attribuer la transaction à une activité économique féminine numérisée.
C’est pourquoi, selon Emmanuel Elolo Agbenonwossi, aucune statistique nationale représentative ne permet actuellement de déterminer précisément la proportion de femmes qui utilisent Internet à des fins économiques ou professionnelles.
Le problème n’est donc pas uniquement l’absence d’activité. C’est aussi l’absence de données permettant de mesurer correctement cette activité.
Le coût de la connexion, un frein économique
Même lorsqu’elles souhaitent utiliser davantage le numérique pour travailler, les femmes doivent composer avec des contraintes bien concrètes.
En 2024, un panier de 5 Go de données mobiles représentait 9,46 % du revenu national brut mensuel par habitant au Togo, contre un seuil international d’abordabilité fixé à 2 %, selon les données citées par l’expert.

Le coût de la connexion pèse donc particulièrement sur les personnes disposant de revenus faibles ou irréguliers.
A cela s’ajoutent l’accès parfois partagé au téléphone, le manque de compétences numériques, les contraintes de temps, les barrières linguistiques, les risques d’arnaque et de cyberharcèlement ou encore la peur de rendre son activité trop visible en ligne.
La fracture numérique ne se résume ainsi pas à la question de savoir si une femme possède ou non un smartphone.
Quand la connexion ne garantit pas le contrôle
La question financière se pose également au niveau des moyens de paiement.
En 2024, 45,3 % des femmes détenaient un compte, contre 70 % des hommes, soit un écart de 24,7 points.
Or, disposer d’un compte et d’un moyen de paiement sécurisé est déterminant pour recevoir de l’argent, conserver les revenus d’une activité, constituer un historique financier, accéder éventuellement au crédit et réinvestir dans son activité.
Une femme peut donc réussir à attirer des clientes grâce aux réseaux sociaux, mais rencontrer des difficultés pour sécuriser et développer les revenus générés.
« La contrainte ne relève donc pas uniquement d’un déficit de connectivité. Elle procède d’une asymétrie de capacité productive », analyse Emmanuel Elolo Agbenonwossi.
Les femmes peuvent avoir accès aux mêmes plateformes que les hommes sans disposer du même capital, du même temps, des mêmes compétences ou du même contrôle sur les instruments de paiement.
Les réseaux sociaux : opportunité et vulnérabilité
Le numérique peut ainsi avoir deux visages.
D’un côté, il permet à une vendeuse de travailler sans boutique physique, d’élargir sa clientèle, de réduire certains coûts de prospection et de toucher des clients au-delà de son environnement immédiat.
De l’autre, cette visibilité peut être fragile. Une modification de l’algorithme peut réduire la portée d’une publication. Un compte peut être piraté ou suspendu. Une entrepreneure peut être victime d’une arnaque, de harcèlement ou d’une utilisation abusive de ses données.
La protection des données personnelles et la cybersécurité deviennent alors des questions économiques autant que des questions de droits.
Pour une femme dont l’activité repose principalement sur son téléphone et ses réseaux sociaux, perdre son compte, ses contacts ou ses données peut signifier perdre une partie de sa clientèle.
De l’inclusion numérique à l’autonomie économique
Le véritable défi pour le Togo n’est donc plus seulement de connecter davantage de femmes. Il consiste à faire en sorte que cette connexion se transforme en capacité réelle d’agir et de créer de la valeur.
L’expert appelle ainsi à dépasser les indicateurs traditionnels fondés sur le nombre d’abonnements, de cartes SIM ou de connexions.
Le Togo comptait 8 697 587 abonnements mobiles au troisième trimestre 2025, soit une pénétration de 100,31 %. Mais ce chiffre ne signifie pas que chaque habitant dispose d’un accès individuel, régulier et autonome au numérique.
Une même personne peut posséder plusieurs cartes SIM, tandis qu’une autre peut utiliser un téléphone partagé ou avoir une connexion limitée par le coût des données.
La question à poser n’est donc plus seulement : combien de femmes sont connectées ? Il faut aussi demander : que font-elles de cette connexion ? Combien gagnent-elles grâce à elle ? Contrôlent-elles les revenus générés ? Peuvent-elles réinvestir ces revenus ? Sont-elles protégées lorsqu’elles entreprennent en ligne ?
Faire du numérique un véritable outil d’émancipation
Cette approche rejoint les enjeux de la Convention de l’Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, mais aussi ceux de l’ODD 16, notamment en matière de droits, d’accès à l’information, de participation et d’institutions inclusives.
L’autonomisation numérique des femmes ne peut donc pas être réduite à la possession d’un smartphone ou à la création d’un compte sur un réseau social.
Elle suppose des compétences, un accès abordable à Internet, des moyens de paiement adaptés, une protection efficace des données personnelles, un environnement numérique sûr et surtout la capacité à transformer la visibilité en opportunité et l’opportunité en revenu durable.
Le téléphone qui sert aujourd’hui à regarder une vidéo TikTok ou à discuter sur WhatsApp peut aussi devenir un outil de prospection, de vente, de formation et de développement d’entreprise.
Mais pour que cette transformation se produise, encore faut-il que les femmes sachent comment passer du scroll au business, de la connexion à la création de valeur et de l’usage du numérique à une véritable autonomie économique.
Comme le résume Emmanuel Elolo Agbenonwossi, l’enjeu n’est finalement pas seulement de savoir si les femmes sont présentes dans l’environnement numérique, mais si elles disposent d’une « puissance d’agir effectivement acquise dans et par l’environnement numérique ».
Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).
- Advertisement -





