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Le coup d’Etat militaire qui a eu lieu il y a quelques jours au Niger, suivi du mécontentement des dirigeants de la CEDEAO qui veulent intervenir militairement pour rétablir l’ordre constitutionnel, pose avec acuité un vieux sujet, celui de la fin de la domination occidentale sur l’Afrique. Un continent naturellement riche en tout et que tout le monde convoite mais qui occupe le dernier rang en termes de développement. Le plus riche continent, plus de 60 ans après l’indépendance de ses pays, continue de vendre des matières premières aux prix de l’acheteur. Presque tous les pays africains confient leur problème de développement à ceux qui ont créé ce problème.
Dans cette atmosphère, tout est fait pour que les voix de proposants soient inaudibles. C’est le cas par exemple du Sénégalais Cheikh Anta Diop. Si ce professeur aux connaissances encyclopédiques était un européen, tous les Africains le connaitraient, même les plus petits du préscolaire. Immense et incomparable est son œuvre.
Si Cheikh Anta Diop n’est pas le premier à dire que l’Egypte antique était peuplée de noirs, il est par excellence le seul à avoir restauré la conscience historique de l’Afrique, à retracer le cadre général de l’histoire de ce continent et à démontrer son unité historique, géographique et son fond linguistique commun dans ses œuvres que presqu’aucun Etat africain n’utilise dans l’éducation de ses filles et fils. La plupart des systèmes éducatifs restent foncièrement liés à l’école de Jules Ferry. Même les réformateurs de cette école en Afrique ne savent qu’ils ont un problème fondamental décrit par Jean Foucambert dans son ouvrage ‘L’école de Jules Ferry’ en ces termes : « le problème fondamental, ce n’est pas l’accès au savoir mais l’accès à la production du savoir. Si cette exigence est absente des apprentissages premiers, les acquis ne donnent accès à aucun pouvoir collectif. Si elle est absente des apprentissages premiers, les individus sélectionnés pour produire des savoirs nouveaux le seront sur la manière dont ils ont été formés, conformés ou déformés par la réception (et non la construction) des savoirs antérieurs et leur production ne fera que renforcer le système initial ».
Tête baissée comme un taureau, en bons singes grimaçants et en perroquets récitants, on continue de faire ce qu’on a toujours fait, et les résultats sont là pour témoigner : l’Afrique reste le ‘réservoir’ et le ‘déversoir’ des autres continents.
Face aux coups d’Etat récurrents dans la sous-région ouest africaine avec leurs lots de réactions, il urge de revisiter le passé pour savoir pourquoi les problèmes de l’Afrique vont en grandissant. Et si surtout des Africains n’ont pas proposé des pistes de solutions pour arrêter définitivement les errements. C’est ce que nous trouvons dans l’une des œuvres de M. Diop qui peut être d’un intérêt particulier pour l’Afrique. Il s’agit de ‘Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique Noire’. Il est édité chez ‘Présence africaine’ pour la 1ère édition en 1960 et pour une édition revue et corrigée en 1974. Cheikh Anta Diop, dans ce livre, a tiré les conclusions pratiques de plusieurs années d’études des problèmes africains pour les ramasser en formules claires, afin de faciliter leur utilisation.
« Si les priorités indiquées dans ce livre avaient été prises en considération, au moment opportun, surtout en ce qui concerne l’équipement hydroélectrique, l’Afrique Noire serait aujourd’hui à l’abri des difficultés économiques engendrées par la crise du pétrole et la sécheresse », dit-il. Dans ce livre, il propose un plan rationnel d’industrialisation de l’Afrique.
Selon Cheikh Anta Diop, l’industrialisation de l’Afrique dans un Etat fédéral passe par la concentration simultanée des sources d’énergie et de matières premières qu’il a pris soin de recenser. Cette industrialisation, insiste le professeur Diop, se fera dans des régions bien déterminées notamment le bassin du Zaïre qui recèle la quasi-totalité des richesses continentales, sera le centre principal de l’industrie lourde ; la région du Golfe du Bénin ; le Ghana et la Côte d’Ivoire ; la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia ; la zone tropicale composée du Sénégal, du Mali et du Niger ; le Soudan nilotique, les grands lacs et l’Ethiopie ; le bassin du Zambège, l’Afrique du sud.
Il a énuméré les moyens de transport à construire et épilogué sur la formation des cadres techniques. Il a aussi abordé la question des fonds d’investissement et de la recherche scientifique.
Dans son ouvrage intitulé ‘L’Etat fédéral d’Afrique Noire : la seule issue’, Théophile Obenga rejoint le Sénégalais et disait qu’à bien y réfléchir, presque tous les problèmes africains sur lesquels on met constamment l’accent actuellement, ne sont que des épiphénomènes. « La vraie question est de bâtir la puissance africaine, puisque le monde se comporte ainsi de nos jours », ajoute-t-il.
Même certains européens, à l’instar du professeur canadien Charles Philippe David disent clairement la vérité aux Africains mais il n’y a pas pour le moment d’oreille attentive. « L’Afrique doit d’abord s’unir. Ensuite, il vous faudra développer votre manière de voir le monde, une manière africaine tenant compte des intérêts de l’Afrique. Alors, les fonctionnaires qui seront là devront arrêter de faire du copier-coller. Ils devront créer des outils de stratégies propres à l’Afrique », disait ce professeur, ajoutant que le jour où l’Afrique aura son arme nucléaire comme la Chine et l’Inde, elle pourra se consacrer tranquillement à son développement.
Voici les 15 points essentiels devant conduire à l’industrialisation de l’Afrique, selon lui
1-restaurer la conscience de notre unité historique
2-Travailler à l’unification linguistique à l’échelle territoriale et continentale, une seule langue africaine de culture et de gouvernement devant coiffer toutes les autres ; les langues européennes, quelles qu’elles soient, restant ou retombant au niveau de langues vivantes de l’enseignement secondaire.
3-Elever officiellement nos langues nationales au rang de langues de gouvernement servant d’expression au parlement et pour la rédaction des lois. La langue ne serait lus un obstacle à l’élection d’un député ou d’un mandataire analphabète de souche populaire.
4-Etudier une forme de représentation efficace de l’élément féminin de la nation.
5-Vivre l’unité fédérale africaine. L’unification immédiate de l’Afrique francophone et anglophone, seule, pouvant servir de test. C’est l’unique moyen de faire basculer l’Afrique Noire sur la pente de son destin historique, une fois pour toutes. Attendre en alléguant des motifs secondaires c’est laisser aux Etats le temps de s’ossifier pour devenir inaptes à la fédération comme en Amérique latine.
6-Opposer une fin de non-recevoir à toute idée de création d’Etats blancs, d’où qu’elle vienne et où que ce soit en Afrique Noire.
7-Prendre dans la Constitution les dispositions nécessaires pour qu’il ne puisse pas exister une bourgeoisie industrielle. Prouver ainsi qu’on est réellement socialiste en prévenant l’un des maux fondamentaux du capitalisme. Qui pourrait, aujourd’hui, s’opposer décemment à une mesure préventive contre une classe encore inexistante en Afrique ?
8-Créer une puissante industrie d’Etat. Donner le primat à l’industrialisation, au développement et à la mécanisation de l’agriculture.
9-Créer une puissante armée moderne, dotée d’une aviation et d’une forte éducation civique, inapte aux putchs de type latino-américain.
10-Créer les instituts techniques indispensables à un Etat moderne : physique et chimie nucléaires, électronique, aéronautique, chimie appliquée, etc.
11-Réduire les trains de vie et niveler judicieusement les salaires afin de transformer les postes politiques en postes de travail.
12-Organiser en coopératives de production les volontaires possédant des champs contigus, en vue de la mécanisation et de la modernisation de l’agriculture, de la production sur une grande échelle.
13-Créer des fermes modernes d’Etat pour élargir l’expérience technique et sociale des paysans non encore groupés. La collectivisation à la campagne rencontrera mille fois moins de difficultés chez nous que dans les pays européens.
14-Repeupler l’Afrique à temps.
15-Poursuivre avec conviction une politique de plein emploi afin d’éliminer progressivement la dépendance matérielle de certaines catégories sociales.
Ecrit par Kofi Telli
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