19 Apr 2019

Elodie Aouissa : ‘le dépôt-vente décourage les jeunes entrepreneurs togolais’

En quittant l’emploi qu’elle avait pour embrasser l’entrepreneuriat, Elodie Aouissa savait dans quoi elle s’engageait. En 3 ans, la directrice générale de Christina Foods, a fait du chemin. A la tête de cette structure qui produit et transforme les tubercules et céréales en farines panifiables, pour cuisine et des tisanes de corossol, de persil et de basilic, elle touche du doigt dans cette interview accordée à Global Actu, les problèmes que rencontrent les entrepreneurs togolais : le financement.

Et pour ceux qui sont dans l’agroalimentaire, le véritable talon d’Achille s’appelle le dépôt-vente. «C’est un souci. C’est difficile à gérer et c’est un problème qui concerne tous les jeunes entrepreneurs actuellement », a-t-elle lancé.

En termes de perspectives, cette dame fortement soutenue par son mari, envisage de couvrir le Togo tout entier avec ses produits.

Lire l’interview…. 

Depuis quand vous existez et comment vont les activités ?

Nous existons depuis 3 ans et là, il y a eu beaucoup d’évolution. Mais, c’est vrai qu’au début, nous avons démarré avec nos propres fonds, on est allé très progressivement mais sûrement pour éviter les erreurs et apprendre, nous améliorer tout en évoluant.  Il y a eu aussi quelques petits échecs, ce qui est tout à fait normal pour être bien formé dans l’expérience entrepreneuriale.

Comment êtes-vous arrivée à l’entrepreneuriat ?

Avant d’entreprendre, j’ai été employée de bureau pendant une dizaine d’années. J’ai arrêté à un moment parce que je voulais créer de l’emploi, apporter aussi un plus dans notre alimentation en proposant des produits qui facilitent et varient notre cuisine. Je me suis donc lancée avec très très peu de moyens.

Voulez-vous dire que vous avez commencé avec 0 franc ?

Je ne dirai pas que j’ai commencé avec 0 franc mais j’ai commencé avec à peine 1000 francs. Je faisais ce que nous appelons ‘Agbelima’. Ce que nous faisions généralement a 3 à 4 jours de durée de vie. Mais j’avais fait la version déshydratée, fraîche conservable sur 6 mois. J’avais commencé avec un seul bol de maïs que j’avais acheté et j’allais acheter les petits sachets qu’on utilise pour emballer du pain. Cela ne me coûtait pas grand-chose. Et comme mon mari est dans les bandes dessinées, il a conçu pour moi une petite étiquette que je mettais dessus. Donc voilà, j’avais déboursé à peine 1000 francs pour ma toute première production.

De fil en aiguille, mon mari m’a soutenu et voilà où j’en suis aujourd’hui.

Est-ce à dire qu’après 3 ans, vous avez une entreprise autonome ?

Je ne peux pas dire que je suis autonome parce qu’on a toujours besoin de matériels, la demande commence par croître. On a besoin de produire en plus grande quantité et donc, on a besoin de matériels plus adéquats et d’une main d’œuvre qualifiée. Je suis plutôt semi-autonome. J’ai toujours besoin de financement mais c’est nettement mieux que le début.

Vous avez commencé votre entreprise avec 1000 francs. Une jeune fille au chômage peut-elle faire autant ?

Tout dépend de l’activité. Il y a des activités qui demandent plus de financement. Si elle veut vendre par exemple des chaussures, elle ne pourra pas commencer avec 1000 francs. Ce n’est pas évident. Tout dépend de l’activité.

Quel problème avez-vous à cœur de résoudre en embrassant l’agroalimentaire ?

Je voulais améliorer notre alimentation. Je me suis rendue compte qu’on consommait pratiquement les mêmes aliments. Quand ce n’est pas la pâte, ce sont des pâtes alimentaires du riz ou du couscous. Alors que nous avons toute une variété de plats chez nous qui sont riches et avec des qualités respectives. J’avais envie de permettre à ce que nous puissions varier notre alimentation.

C’est d’ailleurs pour cela que j’ai initié entre temps avec mes collègues Yvette KPEMISSI de Nevers die et Ismael TANKO le concept ‘Zozopapa’, un ensemble d’ateliers qui visait à revisiter nos anciens plats de notre enfance et d’autres localités jusqu’au nord. C’est toujours dans cet objectif que je suis et c’est pour cela que je me suis investie dans la transformation. Actuellement, en cuisine nous faisons du Wassa-wassa précuit, du Gougoumbè, de la farine de haricot, de la farine pour foufou accompagnés aussi des recettes.

Combien de produits avez-vous sur le marché aujourd’hui ?

Nous avons deux (2) types de produits. On a des produits que nous ne produisons que sur commandes, ils ne sont pas permanents. Parmi ces produits, il y a la farine de sorgho, de manioc, Adowoè, les tisanes. Nous avons 3 produits que nous produisons en permanence. Il s’agit de la farine de Djinkoumè, Damiella, gougoumbe.

Quel intérêt les Togolais ont pour vos produits actuellement ?

Il y a beaucoup d’engouement. Beaucoup aiment nos produits, surtout la farine de Djinkoumè avec la noix de coco qui est très apprécié par les clients. Ils en demandent tout le temps. Le Gougoumbè aussi. Parce que beaucoup ont même oublié l'existence de cette bouillie. Et nos enfants ne la connaissent pas vraiment non plus.. Dès que les clients le découvrent ? ils ont envie de revivre leur enfance et cela leur fait plaisir.

Damiella est aussi apprécié parce qu’il y a beaucoup de personnes qui ont envie d’éviter le sucre pour eux-mêmes et pour leurs enfants.

Nos tisanes sortent un peu de l’ordinaire parce qu’elles sont faites de feuilles aromatiques. La tisane de corossol est conseillée aux personnes qui gèrent souvent du stress ou qui ont du mal à dormir. Ce n’est pas un somnifère mais ça aide à dormir facilement. La tisane de corossol intervient dans l’élimination de mauvais cholestérols et facilite la digestion. Et enfin le persil permet de détoxifier l’organisme.

Quel bilan dressez-vous de ces 12 derniers mois d’activités ?

Il y a eu une période de petite pause voulue et qui m’a permis de réorganiser l’entreprise et de relancer les choses autrement. Depuis, nous avons Damiella qui n’existait pas avant. Aujourd’hui, nous avons une capacité de production plus élevée que celle de l’année passée. Nous sommes un peu plus présents sur le marché. Avant, nous ne produisons pas tous les jours. Mais cette année, nous produisons chaque jour parce qu’il y a de la demande.

Quels sont vos besoins actuels ?

Je suis toujours à la recherche de financement. J’ai besoin de matériels pour vraiment répondre à la demande qui s’est accrue. Il faut que je puisse couvrir tout le Togo, je n’en suis pas encore là. Je suis aussi confrontée  à un problème de main d’œuvre vraiment qualifiée.

Je suis confrontée au problème de dépôt-vente. Il nous tue. Les boutiques dans lesquelles nous allons déposer nos produits, ne payent pas directement. Elles attendent que le stock finisse avant de nous payer. Quand par exemple on dépose les produits dans une dizaine de boutiques et qu’il faut attendre 3 à 4 mois pour qu’on te paye, entre-temps, comment fais-tu pour produire ? C’est un souci. C’est difficile à gérer et c’est un problème qui concerne tous les jeunes entrepreneurs actuellement.

Or, on a besoin au même moment d’être présents dans ces boutiques pour que nos clients puissent facilement trouver nos produits. Si les boutiques pouvaient faire un effort pour ne serait-ce que payer une partie à la commande et au moment du dépôt, cela nous aiderait. Les dépôts-vente ne nous arrangent pas.

Que diriez-vous en termes de perspectives ?

En dehors de la croissance de l’entreprise et de la vente des produits, je veux m’appliquer au côté social de l’entreprise. Nous sommes dans la transformation agroalimentaire et on a toujours travaillé avec les femmes.  C’est d’abord un choix délibéré pour aider les femmes de cette localité (Zossimé) à pouvoir tenir financièrement et à ne plus dépendre de leur époux et en contribuant aux charges de la maison. Cette année, j’ai commencé à réfléchir et je compte laisser mes employées venir au travail avec leurs enfants. J’ai déjà perdu de la main d’œuvre qualifiée parce que ces dames ont eu de la maternité, puisque je ne pouvais pas leur permettre de venir travailler avec leurs enfants. Du coup, elles se retrouvent à la maison sans emploi. C’était une perte pour moi parce que ce sont des femmes qui ont travaillé pour moi dès le début et qui étaient vraiment efficaces.

J’ai donc décidé de leur offrir un petit espace où elles pourront loger leurs enfants qui sont gardés par l’une d’entre les employées pendant que toutes les autres sont au travail. Nous sommes en train de nous organiser. Cela les aidera parce qu’il n’y a personne à la maison pour s’occuper des enfants et cela aidera aussi l’entreprise à aller de l’avant. Elles pourront travailler tranquillement.

Un mot de fin ?

Merci à Global Actu qui fait de la lumière sur nos petites activités à travers son projet Global Com Leadership Féminin. Je voudrais dire merci à toutes les personnes qui croient en moi et en mon initiative et qui me soutiennent chaque jour. Un merci spécial à mon mari.

Je demande aussi à la population togolaise de commencer à consommer local. A chaque fois que vous achetez un produit local, c’est une dizaine de personnes que vous nourrissez, c’est une dizaine de personnes à laquelle vous apportez une source de revenu. C’est très important d’aider les jeunes qui se battent.

Cette interview est réalisée dans le cadre de la 2ème édition du projet Global Com Leadership Féminin, porté par le site d’informations Global Actu, en partenariat avec le Mouvement pour une Afrique meilleure (MAM).

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