25 Mar 2019

Portrait : Mawusé Todzro, la reine du système AMAP

La plupart du temps, beaucoup de personnes deviennent entrepreneurs par la force des choses. Mawusé Todzro, une jeune mère de 30 ans, déroge à cette règle, même si elle ne savait pas qu’elle allait devenir entrepreneure à la tête d’une structure de 31 producteurs et 10 transformatrices. Aînée d’une fratrie de 4 enfants dont 3 filles et un garçon (benjamin), mariée et mère d’une fille d’à peine 2 ans, elle peut être considérée comme le prototype même de l’entrepreneure agricole togolaise.

Du haut de ses 22 ans en 2010, son baccalauréat littéraire en poche et continuant les études supérieures en sociologie, elle eut la géniale idée de voler au secours de l’entreprise agricole de son père, Simon Todzro. L’ONG CFAPE Togo, basée à Kpalimé (120 km au nord-ouest de Lomé) sur la route de Kpadapé, est un cercle de formation agricole créé depuis 1999 et regroupant 6 groupements en matière de collecte des produits agricoles. Ce cercle battait de l’aile. Les producteurs n’arrivaient pas à joindre les deux bouts.

La jeune étudiante a décidé de créer le Collectif des groupements pour les produits agricoles bio (CGPA bio). La bouée de sauvetage ne change pas les activités basiques de l’entreprise-mère mais y  introduit le système de collectif où des producteurs de produits bio sont regroupés et formés pour développer le système AMAP, un système où le producteur et le consommateur se rencontrent sans intermédiaire (grossiste, semi-détaillant ou détaillant) pour la commercialisation et l’achat.

« C’est en 2010, après mon Bac A4 que j’ai apporté un coup de main à mon papa pour faire évoluer la structure. J’ai ciblé 3 villages notamment Hagnigba, Lavié et Gbalavé. J’ai sensibilisé les producteurs qui sont dans les fermes comme nous. On les a formés et on faisait aussi le suivi technique pour la production », a-t-elle déclaré.

Elle a également regroupé les femmes de ces producteurs pour leur donner une formation sur la transformation. « Depuis 2009, j’ai commencé par transformer les fruits en confiture papaye, ananas, banane, mangue et les sirops aussi. Je faisais aussi du curcuma », a-t-elle ajouté.

Selon Essi Dowui, l’une des productrices de confiture, originaire de Kpalimé Zomayi, cela fait exactement 4 ans qu’elle exerce son métier sous le contrôle de la jeune Todzro. « Avant, je ne maîtrisais rien du tout. Mais avec la formation qu’elle nous a donnée, je suis plus aguerrie et je sais ce que je fais. Mawusé m’a beaucoup aidée », a-t-elle avoué.

La jeune entrepreneure a aussi amené les producteurs vers les achats des semences parce que, dira-t-elle, « il n’y en avait pas assez ».

Il faut être un génie pour réussir ce coup. Mlle Todzro ne s’en réclame pas. Si elle est arrivée à bâtir son univers entrepreneurial, c’est grâce à l’éducation qu’elle a reçue depuis l’enfance. « Ma passion était de travailler dans l’agriculture. Depuis l’enfance, nous étions obligés à travailler avec le papa dans les champs. Lorsque j’ai obtenu mon Bac, je me suis rendue compte qu’à la base, il y a l’agriculture, la population a besoin de manger une alimentation saine », a-t-elle relevé.

Le travail dans les champs contre l’argent de poche

Enfants, Mawusé et ses sœurs et frère travaillaient déjà dans les champs de leur papa, de gré ou de force. « En ce temps-là, il y avait une pénurie d’ouvriers. Quand nous revenons de l’école, il nous appelait sur le site de la ferme pour l’aider dans les repiquages, les arrosages et on mettait le sable en sachets. Tout le monde y prenait part, aussi bien nous les filles que le garçon. En tout cas, nul n’était épargné », se souvient-elle le sourire aux lèvres.

Pour les enfants qu’ils étaient, c’était une torture, mieux, une maltraitance. « A vrai dire, comme on était des enfants, c’était pour nous plus que des corvées et on ressentait la chose comme un travail forcé. C’était fatiguant. On nous obligeait à le faire sinon, pas d’argent de poche pour l’école. Nous le faisions donc malgré nous », a-t-elle laissé entendre avec un soupir comme si elle vivait présentement la situation.

Etant aînée et surtout que le seul garçon de ses parents est le benjamin, Mawusé avait beaucoup de charges  sur ses épaules, on ne se demandait pas si elle est une fille ou non. Voilà l’une des raisons qui expliquent pourquoi elle reste pour l’heure la seule des 4 enfants à embrasser l’agriculture et à faire de cela son occupation de tous les jours. « Ma sœur cadette est devenue une hôtesse, celle qui la suit est étudiante en 3ème année de comptabilité et le benjamin est en Terminale. Je suis la seule à m’être encrée dans l’agriculture. En tout cas, pour le moment », dit-elle avec sourire.

La mère de Mawusé, coiffeuse de son état, ne s’intéressait pas à l’agriculture, ni ne s’interposait entre le bon vouloir du papa et les desiderata de ses enfants. Ayant fait tout son cursus primaire et secondaire à Kpalimé, Mawusé se souvient qu’elle a aussi pris part à plusieurs formations agricoles que donnait aux producteurs son père, au cours des interminables vacances. Aujourd’hui, s’écrie-t-elle, « l’agriculture est difficile mais ma chance, c’est que je me suis fait former depuis l’enfance ». Des formations se sont poursuivies au Togo et au Bénin quand elle est devenue grande et embrassait sa carrière entrepreneuriale.

Lorsqu’elle venait en aide à son père, la femme entreprenante continuait ses études supérieures. Elle jumelait les cours à l’université qu’elle suivait en semaine et se rendait à 120 km au nord-ouest de Lomé chaque week-end pour s’occuper de son centre.  Depuis 2015, elle est titulaire d’une licence en sociologie, option Pratique sociale, santé et développement. « Avec ce diplôme, je peux travailler dans tout domaine social, ce n’est pas très loin de l’agriculture », a-t-elle relevé.

La jeune battante ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. « Je programme de m’inscrire en Master de développement à partir de l’année prochaine ».

Le choix du bio

Aujourd’hui, Mawusé Todzro pilote un vaste empire entrepreneurial auquel prennent part 31 producteurs et 10 femmes transformatrices. Elle a aussi à ses côtés son père duquel elle profite des conseils avérés. CGPA bio produit des fruits comme l’ananas, l’orange, le citron, la mangue et l’avocat entre autres. Il fournit aussi 13 différents légumes notamment la laitue, la carotte, la tomate, le chou, la roquette et le curcuma. Ces légumes sont livrés en paniers de 12, 15 ou 30 kg. « Il y a aussi des paniers spéciaux faits en fonction de la demande ».

En matière de transformation, le centre produit de la confiture papaye, ananas, mandarine, mangue, le jus d’ananas, de mangue et de bissap aussi. Il propose également des mets faits à base des légumes bio. « Des producteurs ne connaissent pas certains légumes. J’ai dû former des femmes pour leur montrer la préparation des roquettes et des pâtes choix. Lors des visites des consommateurs, je leur fait appel et elles viennent préparer les repas », a-t-elle expliqué.

Selon Mawusé Todzro, le choix de produire le bio ne s’est pas fait fortuitement. C’est après de longues réflexions. « Le bio permet d’avoir une alimentation saine, cela évite certaines maladie à la consommation », note-t-elle.

Elle ne lésine pas sur les moyens pour toujours avoir la situation en main et la contrôler. Et pour se faire, elle compte absolument sur le suivi. « Une fois toutes les 2 ou 3 semaines, je sillonne les unités de production de chaque producteur. On vérifie ce qu’ils ont pu faire durant ce temps. Nous leur demandons les problèmes qu’ils ont rencontrés, le travail qu’ils ont abattu, tout est analysé. Sur ce coup, je suis aidé par mon père et certains techniciens », lance l’avertie.

En tout cas, les journées de l’entrepreneure se suivent mais ne se ressemblent pas. Les lundis par exemple sont dédiés au repiquage et la fabrication des mottes, un travail qu’elle affectionne particulièrement.

La commercialisation des produits par le système AMAP

Tous les mardis sont réservés à la collecte des produits chez les différents producteurs dans les villages. « Nous y allons à moto. Les fermes se trouvent soit à 4, 7 ou 10 km. Avec ces produits, on revient à Lomé et la commercialisation se fait suivant le système AMAP. C’est un système entre producteur et consommateur. Il n’y a pas d’intermédiaire. Le producteur vient livrer directement au consommateur. C’est peut-être les frais de transport que les produits subissent », a souligné l’entrepreneure. 

Ce système a plus été développé lorsque l’entrepreneure est entrée en contact avec le promoteur de l’ancien centre Mitronunya à Lomé. « Il était venu chez nous à Kpalimé en 2011. Avant, nous faisions la vente sans savoir que le système a pour nom AMAP. C’est lui qui nous a amenés à le découvrir pour de vrai. Il nous a aussi aidés dans la recherche des clients ».

Et dans ce domaine, poursuit-elle, c’est une question de confiance entre le producteur et le consommateur. Mawusé Todzro est la seule qui sait comment gagner cette confiance. « Nous invitons souvent les consommateurs à faire le déplacement des fermes pour constater de visu à base de quoi les engrais sont faits pour produire les légumes et les fruits », a-t-elle éclairci.

La commercialisation se fait à Lomé. Aujourd’hui, le CGPA bio possède 70 clients dont 70% sont des expatriés. « Ce n’est pas tout le monde qui aime consommer du bio, ils se disent que c’est un peu cher. Certains n’ont même pas encore la notion du système bio », a-t-elle déclaré.

Et l’autre problème qui peut se poser, concerne surtout les fruits. « Il peut arriver que nous recueillons des fruits et qu’ils se gâtent entre mardi et mercredi. Nous avons fait une réunion pour dire à nos producteurs que nous tous devons subir les conséquences », lance-t-elle en termes de proposition de solution.

Mawusé Todzro sait où elle va

La jeune entrepreneure sait qu’elle est dans un domaine où la confiance lui permet de gagner aujourd’hui mais à la longue, elle peut faire défaut. La situation peut tourner au vinaigre étant donné que le domaine entrepreneurial, comme tout domaine, connaît des hauts et des bas.

« Nous ne pouvons pas continuellement compter sur la confiance entre nous et les consommateurs. Il faut que l’année prochaine, on ait la certification pour faire augmenter les clients. Nous pouvons présenter ce document un peu partout. Il fait foi et les consommateurs auront une totale confiance. Bientôt, on aura une certification au niveau de l’International Federation of Organic Agriculture Movements (IFOAM) », a-t-elle indiqué.

Avec cette certification, note-t-elle, elle compte aussi se présenter dans les supermarchés et leur proposer ses produits.

L’autre pan de la vision à court terme que nourrit cette femme, c’est d’avoir un financement pour relancer ses activités à un niveau supérieur. « J’étais à une formation en janvier dernier. Il nous a été demandé de soumettre certains projets et nous serons financés. Mon projet concerne la transformation des produits bio fruits et légumes. Si j’ai un financement, je peux étendre et chercher un peu plus de marché aussi », espère-t-elle.

La vie n’est pas si facile, il faut gérer

La jeune entrepreneure est aussi une mère d’une petite fille. Si du côté des parents elle ne souffre d’aucune critique par rapport au domaine d’activité qu’elle a choisi, son mari ne lui avait pas, au début tout du moins, laissé le choix de faire des va-et-vient entre Lomé et Kpalimé.

« Avec mon mari, nous résidons à Lomé. Avant notre mariage en 2014, il n’était pas d’accord que je retourne toujours à Kpalimé. C’était dur mais j’ai insisté et après, la chose est finalement rentrée dans les habitudes. Aujourd’hui, grâce à ce travail, je prends part aux charges du foyer. Je suis de celles qui ne négligent pas la participation de la femme aux charges du foyer. Il a donc finalement accepté ».

Entrepreneur et responsable d’une société de nettoyage, il est disposé à mieux comprendre l’engagement entrepreneurial de sa femme. Et pour sa fille qui aura 2 ans en avril prochain, la jeune mère est prête à tout.  « Ma fille est souvent avec moi à la ferme. Mais lorsque je sens que nous serons trop occupés, je fais appel à ma mère qui est actuellement à Lomé ou à ma petite-sœur. A ma fille, je parle 2 langues, le français et l’Ewe. Je compte jouer le vrai rôle de maman. Elle grandira avec mes soins, je lui donnerai une bonne éducation. Dès qu’elle grandira, elle fera son choix. Mais je vais agir sur ses choix à travers l’éducation », signale-t-elle.

Mawusé déteste les ‘j’ai l’honneur’

Des quelques mois que cette femme entreprenante a passés dans les murs de ‘les Amis de la Terre’ en tant que volontaire, Mawusé Todzro pense qu’il n’y a rien à Lomé. Elle déteste écrire les ‘jai l’honneur’ et exhorte les jeunes filles à prendre le contrôle de leur propre navire en s’investissant dans une activité entrepreneuriale.

« Au Togo, la situation s’empire de jour en jour et je reconnais que ce n’est pas tout le monde qui s’intéresse à l’agriculture. J’exhorte quand même les jeunes filles qui sont allées loin dans les études, à s’investir dans l’entrepreneuriat pour pouvoir subvenir à leurs propres besoins », propose-t-elle.

Mawusé Todzro tient à la préservation de la biodiversité, voilà pourquoi même à une fourmi qui la pique, elle n’est pas prête à faire le moindre mal. En plus des journées de samedi qu’elle consacre au repos, au déjeuner et aux sorties en famille, la jeune femme qui raffole d’Akoumé avec Ebessessi (plat prisé par les Togolais du sud fait avec toutes sortes de poisson), aimerait s’offrir un congé à Los Angeles, la ville de ses rêves qui se trouve dans l’Etat de Californie aux Etats-Unis d’Amérique.

Ce portait a été réalisé dans le cadre de la 2ème édition du projet Global Com Leadership féminin, porté par le site d’informations Global Actu, en partenariat avec le Mouvement pour une Afrique meilleure (MAM).

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